Entre la deuxième moitié du XVIII eme jusqu'au début du XIXeme, la France et l'Europe ont connu une période qui exaltait la personnalité cyclothymique par le biais notamment du culte de la sensibilité qui apparaît aujourd hui passéiste, "maladive" (Kramer dans "Listening to Prozac").
Diderot et Rousseau ont opté pour une philosophie de la vérité et de la sensibilité proche de la Nature comme Sénèque le pensait: "Au demeurant, je suis d’accord avec tous les stoïciens, je donne mon assentiment à la Nature ; ne pas s’en écarter, se régler sur sa loi et son exemple, voilà la sagesse. Une vie heureuse est donc celle qui s’accorde avec sa nature (…).Définition du vrai bonheur » (la vie heureuse, III, 3)
Rousseau dit « Sois juste et tu seras heureux », « Je ne tire point ces principes de la haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur".
La nature est pour Rousseau un gage d'authenticité et de simplicité. « Posons pour maxime que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il est entré » (Émile, II).
Dans Les Rêveries du Promeneur Solitaire (DEUXIEME PROMENADE), Rousseau débute sa narration de cette maniere :
(…)Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce que la nature a voulu ».
Dans les Confessions et la Nouvelle Héloïse, Rousseau a bien l'occasion de s'épancher et de laisser libre cours à sa sensibilité "féminine" comme il le dit.
Goethe, avec le buste de Rousseau sur son bureau, quelques années plus tard écrivait que le romantisme c'était la maladie car pour lui, l'aspecrt morbide et narcissique du romantisme se trouvait en contradiction avec un idéal classique qui en fait ne l'était plus : songeons à la morbidité du Werther du jeune Goethe !
En France, Vauvenargues apparaît comme une figure du pré-romantisme (le coeur et la sesnibilité occupent une place centrale dans sa philosophie) au même titre que le génial Chamfort.
L'Abbé Prévost et son personnage des Grieux luttent entre raison et émotions dans un espace chaotique et bipolaire où le héros est conscient de sa déchéance mais incapable de raisonner.
Je ne peux resister à vous citer Diderot qui se lance dans une description parfaite de la constitution cyclothymique que Gaston Deny ou Pierre Kahn n'auraient pas renié:
" Heureux celui qui a reçu de la nature une âme sensible et mobile ! Il porte en lui la source d'une multitude d'instants délicieux que les autres ignorent. Tous les hommes s'affligent, mais c'est lui seul qui sait se plaindre et pleurer (...). C'est son coeur qui lie ses idées. Celui qui n'a de l'esprit, que du génie ne l'entend pas. Il est un organe qui leur manque. La langue du coeur est mille fois plus variée que celle de l'esprit, et il est impossible de donner les règles de sa dialectique."
Lettre à Sophie Volland.
La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donné jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou. Multipliez les âmes sensibles, et vous multiplierez en même proportion les bonnes et les mauvaises actions en tout genre, les éloges et les blâmes outrés.
(Paradoxe sur le comédien).
L'artiste dégénéré selon Max Nordau est ainsi: « Il est très fier d’être un instrument qui vibre si fortement, et il se vante de sentir tout son être intérieur ravagé, toute son âme résolue, et d’éprouver jusqu’au bout des doigts la volupté du beau, la où le philistin reste complètement froid. Son excitabilité lui semble une supériorité, il croit posséder une compréhension particulière qui manque aux autres mortels, et il méprise volontiers le vulgaire dont les sens sont émoussés et fermés. Le malheureux ne soupçonne pas qu’il est fier d’une maladie et se vante d’un trouble intellectuel ».
Comparez ce dernier extrait "positiviste" tiré de l'ouvrage, "Dégénérescence" (terme repris par les Nazis un peu avec le même dessein que Nordau) avec le paragraphe de Diderot (Paradoxe du comédien) !
Nous voyons bien à travers ces textes que la question peu souvent abordée par les médecins et les thérapeutes est celle du "Goodness of fit". Kramer explique qu'une société capitaliste considère ces traits comme dépressifs ou cyclothymiques voire maladifs. Mais qu'auraient pensé Rousseau, Diderot ou Goethe?
Jamison explique dans Touch With Fire (p.5) : « A common assumption, for example, is that within artistic circles madness is somehow normal.
Elle raconte un détail de la biographie du poète Robert Lowell qui commençait un épisode maniaque. Sa femme s’inquieta mais ces collègues universitaires et amis de Cicinnati trouvaient qu’il se comportaient comme un poète alors que sa femme le voyait malade. Alors qu’elle s’inquiétait et évoquait les symptômes, ils lui répondirent que ce qui était de la folie pour elle n’étaient pour eux qu’une « autre preuve du génie » de Lowell.
Comme je l'avais écrit, la cyclothymie a été la norme et elle peut encore l'être dans certains milieux ou environnements.
Jeanne Dandoy
Il y a 3 heures
