samedi 19 avril 2008

Créativité et éthique : un couple improbable?

Alors que l’intelligence émotionnelle est de plus en plus reconnue (Intelligence personnelle pour Gardner et émotionnelle pour Goleman) et qu’elle demeure un atout inégalable dans l’art de la persuasion, un élargissement de la notion d’intelligence pour y inclure la connaissance des êtres humains, une intelligence dans le domaine moral est possible. Comme le dit Howard Gardner dans « Intelligence reframed » : comme le caractère, la moralité peut être importante- en fait plus importante que l’intelligence- mais elle ne doit pas être confondue avec l’intelligence? Il estime qu’aucune des personnalités d’exception qu’il a étudié furent des exemples d’intelligence « morale » hormis peut être Gandhi. Picasso, Eliot, Graham, Freud, Stravinsky et même Einstein selon lui ont démontré de l’insensibilité morale dans beaucoup d’aspects de leur vie personnelle tout en s’engageant parfois pour de grandes causes.

Matthieu Ricard a écrit un excellent livre avec son père Jean-François Revel sur le bouddhisme. Il raconte sa conversion et la philosophie du Dalaï Lama dans « Le Moine et le Philosophe » où il confesse « Oui j’ai rencontré Igor Stravinsky et d’autres grands musiciens. J’ai donc eu la chance de côtoyer nombre de ceux qui suscitent l’admiration en Occident, et de pouvoir me faire une idée, de me demander : Est-ce que c’est à cela que j’aspire ? Est-ce que je veux devenir comme eux ? J’avais le sentiment de rester sur ma faim, car en dépit de mon admiration, je ne pouvais manquer de constater que le génie manifesté par ces hommes, dans un domaine particulier, ne s’accompagnait pas des perfections humaines les plus simples, comme l’altruisme, la bonté, la sincérité ».

Ces qualités humaines sont-elles incompatibles avec la créativité ?

Peut-on être créatif sans se contempler soi-même ? il y a inévitablement un côté obscur qui se traduit par l’égoïsme et souvent une mégalomanie et une paranoïa bien désagréables, mais apparemment nécessaire à la créativité.

Les psychologues ont noté que l’égocentrisme (différent de l’égoïsme) déclinait chez les êtres humains mais non chez les individus créatifs. De même, Jean Piaget explique que, chez les enfants, « l’égocentrisme sensori-moteur est progressivement réduit ». En effet, transformer une idée originale sous une forme compréhensible requiert un « fort ego ».

Howard Gardner constatait que l’assurance dont les créateurs faisaient preuve se rapprochait d’une forme d’égoïsme, d’égocentrisme et de narcissisme. Ils sont absorbés par leurs projets et il n’est pas rare que la poursuite de leurs objectifs les amène à agir au détriment d’autres individus.

Selon le psychologue Eysenck, un tel mélange de faculté créatrice et d’insensibilité pourrait avoir un fondement génétique. Le narcissisme par exemple de Kafka ou de Martha Graham a eu pour conséquence qu’ils n’ont pas voulu s’engager sentimentalement à un moment précis de leur vie pour ne pas enrayer leur capacité créative. L’ambiguïté des sentiments de l’artiste est bien reflétée dans le film américain sorti cette année « Capote ». Le désir de gloire, l’égocentrisme, voire la manipulation mais aussi peut être la compassion et l’amour de l’autre – spirituel ou physique - et l’hypersensibilité, se mélangent chez la même personne créative.

Nous avons un document intéressant concernant la personnalité de Picasso, c’est le livre publié en 2002 par Marina Picasso qui s’intitule « Picasso, mon grand-père ». Elle a donné une interview au quotidien de Barcelone, La Vanguardia, le 14 février 2002 avec le titre suivant : « On ne peut pas être un génie et quelqu’un de bien (« buena persona »). "Un génie cruel qui a détruit beaucoup de vies ; Mon grand-père mourut seul, avec une cour de courtisans ; Un génie artistique mais aussi une personne cruelle qui ne savait pas être aimé ni aimer" (…). "Toutes les femmes furent finalement des matériaux pour son art ; Parce que le grand artiste consacre tout son temps et son énergie à son art, et tout c’est « tout » : il ne reste rien pour les personnes qui l’entourent"....

Le filmd’Agnès Jaoui en 2004, « Comme une image » est remarquable et si vrai, elle raconte l’histoire de Lolita Cassard, vingt ans qui souffre, car son père Etienne Cassard ne s’intéresse pas beaucoup à elle et en général « regarde peu les autres, parce qu'il se regarde beaucoup lui-même » comme le dit le synopsis.


Dans un de ses derniers livres sur les intelligences multiples, « Intelligence Reframed », Howard Gardner estime qu’aucune des personnalités d’exception qu’il a étudié furent des exemples d’intelligence « morale » hormis peut être Gandhi. Picasso, Eliot, Graham, Freud, Stravinsky et même Einstein selon lui ont démontré de l’insensibilité morale dans beaucoup d’aspects de leur vie personnelle tout en s’engageant parfois pour de grandes causes.

Ma propre analyse suit celle de Gardner même si on peut expliquer certains comportements par l’incompréhension de sa propre souffrance ou la self-thérapie par la soif de pouvoir et de domination de l'autre...

Marx estimait que le commerce était par essence une activité malhonnête mais rien n'empêche un marchand honnête (à la quaker par exemple) de dégager des bénéfices minimes uniquement pour s'octroyer un juste salaire. C'est le cas pour tous les métiers.

Etre éthique, c'est juste respecter l'autre.

Vauvenargues disait : "On doit se consoler de n’avoir pas les grands talents, comme on se console de n’avoir pas les grandes places : on peut être au-dessus de l’un et de l’autre par le cœur"