samedi 31 mai 2008

5 -Extrait de la thèse doctorale du Dr. Pierre Kahn sur la cyclothymie (1909)

Suite et fin des extraits proposés de l'oeuvre magistrale du pionnier français de la cyclothymie, Pierre Kahn dont la thèse a été publiée il y a un siècle ! Non seulement Pierre Kahn ( et son maître Gaston Deny ) avait repris et enrichi les travaux de Hecker et Kahlbaum mais aussi apporté la notion de "constitution cyclothymique" si juste et en accord avec le concept moderne "akiskalien" des tempéraments.

L'existence de ces travaux prouve également l'involution de la médecine française à partir des années 20 dans le domaine de la bipolarité et de son spectre bien que des médecins français comme Falret et Baillarger étaient les découvreurs de la "folie à double forme et circulaire " en 1854. Ensuite nous avons assisté à la disparition du terme et à sa redécouverte en France par le Dr Elie Hantouche presque un siècle après...

La notion de constitution ou de personnalité cyclothymique sont bien plus parlantes que celle de bipolarité à mon avis. D'autant plus que l'état mixte est si souvent présent dans la cyclothymie (Lisez ce que Kahn décrit dans les extraits qui suivent!). C'est une tripolarité en fait : Dysthymie ou dépression, hyperthymie et état mixte.

Le cyclothyme est un dépressif et un hyperthymique dont la fragilité et la force résident dans cette nature paradoxale et handicapante. Comme on le répéte : il n'y a pas d'intervalles libres mais une extrême sensibilité presque toujours maladive et une hyperréactivité. Chaque cyclothymique diffère l'un de l'autre car le mélange des humeurs en contact avec un environnement est toujours propre à chacun.


Je termine donc sur les extraits de la thèse :

"Dans le commerce, l'industrie, le monde des affaires, le cyclothymique est hardi, menant à la fois plusieurs entreprises. Par contre il est souvent inconstant, élaborant plusieurs projets sans en terminer aucun. (...). Le jugement est modifié par l'optimisme imperturbable de ces malades, qui sont en outre inconséquents, prodigues...(...) Dans la dépression il y avait un manque d'attention par insuffisance d'impulsion. Dans l'excitation il y a trop d'éléments qui sollicitent l'attention dans un temps donné, et celle-ci ne peut pas se fixer. Il y défaut d'intensité."

Lettre d'une malade au Dr. Gaston Deny :

"Depuis que je suis ici, dois-je être considérée comme une malade qui a encore sa raison ou une malade qui ne l'a plus?".

"Mais est-ce la faute de ma volonté, ou plutôt, comme vous l'avez dit vous-même, Monsieur le Docteur, de ma constitution?

"Moi-même, si j'avais eu le choix, j'aurais choisi une nature plus calme et moins sensitive, et aujourd'hui peut-être je ne me débattrais pas entre la folie et la raison (...)."

"Personne ici, hormis vous, Monsieur, ne me crois malade, encore bien moins les personnes du dehors, même mon mari (...)".

"Pour moi c'est l'angoisse affreuse d'un cerveau qui se sent sombrer. Dans ces conditions, comment vivre parmi les miens, alors que moi-même j'ai besoin de guide et de reconfort?".


Evolution :

Comme nous venons de le voir, la cyclothymie présente donc des modifications circulaires de l'humeur :

a) dépression, expansion, dépression, expansion.

b) dépression, état mixte, dépression, état mixte.

c) expansion, état mixte, expansion, état mixte, etc, etc...

"Les intervalles libres ne paraissent pas exister dans la cyclothymie et les oscillations de l'humeur ne cessent jamais (...). Ce sont des vagues qui déferlent tour à tour, ondulant la surface troublée de l'humeur (...). On se rend compte que l'évolution cyclique n'en existe pas moins mais que les grandes vagues qui paraissent de place en place, font perdre de vue les vagues beaucoup plus petites qui les séparent".

"Le cyclothymique est indécis mais si on l'aide de paroles ou de conseils, il arrivera à faire ce qui - seul- lui était impossible".

Cas d'une malade qui "raconte avec dignité que si elle allait tous les deux mois à Charenton c'était pour se reposer à la vérité et non parce qu'elle était folle".

"Il y a une prédominance très nette de la cyclothymie chez la femme (Vingt femmes, cinq hommes)".


"La cyclothymie, dans les manifestations de la sphère intellectuelle n'offre pas le même aspect clinique selon qu'elle se développe chez un débile ou au contraire chez un homme d'une grande intelligence" (...) "Dans la période d'excitation, l'intelligence s'exalte encore et elle peut arriver à confiner au génie".

"Nous ne saurions écrire sur Schumann tout ce que nous voudrions, et nous renvoyons pour bien connaître la vie de ce génie cyclothymique à la très intéressante communication de..."

"Musset, nous l'avons vu, fut également un cyclothymique à la fois dipsomane et génial (...) Chez les natures douées ainsi, le déséquilibre de l'humeur loin de gêner l'inspiration semblerait presque en favoriser l'envolée".