samedi 31 janvier 2009

Repli et soif de nouveauté : le modèle cyclothymique de Proust


Pendant ces dernières semaines de vacances, j'ai eu l'occasion de lire et de relire certains ouvrages de psychiatrie qui traitent de la cyclothymie et de la bipolarité et je dois dire que je trouve cela de plus en plus indigeste, un peu comme un contrat d'assurance ou de la scholastique pré-réforme, complexe, obscur à souhait et parfois vain pour tromper ou endormir le lecteur honnête. Je suis donc revenu à mes classiques du XIX eme et à mes universitaires américains spécialistes en créativité.

Mon cher et estimé William James affirmait dans "Variétés de l'Expérience Religieuse" qu' "un dégénéré supérieur" (un grand saint ou leader religieux selon James!) est simplement un homme "avec une sensibilité dans toutes les directions qui trouve plus difficile que tout le monde de garder sa maison spirituelle en ordre et son sillon droit car ses sentiments et impulsions sont trop ferventes et divergentes entre elles". Cela vous dit quelque chose?

Lorsque j'ai travaillé sur la créativité et la cyclothymie avec Elie Hantouche, je me suis particulièrement intéressé à un universitaire de l'Université du Maine (US), Colin Martindale qui a expliqué comment les créatifs sont souvent hypersensibles et ils ont en même temps une soif de nouveauté (Handbook of Creativity edited by Steinberg p.144). Le cyclothymique-éponge peut prendre tellement d'eau qu'il finit par se noyer.

Selon Martindale, ils sont souvent submergés par leur environnement (stress) à cause de leur hypersensibilité et se replient dans des endroits calmes : Proust dans sa pièce couverte de liège dans laquelle il travailla des années ou Vigny dans sa "Tour d'Ivoire". La quiétude les stimulent mentalement -contrairement aux vrais aventuriers qui ont besoin de vraies émotions fortes dans la vie réelle - et les amènent ensuite à rechercher la nouveauté (novelty craving). Martindale évoque les niveaux d'éveil du cerveaux mais nous pouvons également penser à des cycles liés à l'humeur ou à la saison (cas de Schumann qui composait l'été et le printemps). Pour Marcel Proust, nous imaginons bien ce génie "névrosé" sûrement cyclothymique alternant les phases d'observation et de sociabilisation et celles de repli, nécessaire à sa créativité littéraire.

Beaucoup d'entre nous verront bien que cette dichotomie repli/soif de nouveauté est un trait majeur de la cyclothymie et que notre contexte personnel et professionnel devrait idéalement comporter cette alternance ou diversité de phases de découverte et de quiétude ou repli. L'une correspondrait à l'hyperthymie et l'autre à la dysthymie ou état-mixte-daydreaming si propice à la stimulation cérébrale et créative (P.169 du livre La cyclothymie : pour le pire et pour le meilleur).

Ce "modèle de Proust" peut sembler théorique et s'appliquer uniquement aux artistes mais en y regardant de plus près, il peut concerner tous les cyclothymiques et bipolaires qui vivent dans l'alternance parfois dangereuse car tout le monde n'a ni le talent, ni les moyens de Proust ou de Vigny. A méditer quand même et j'aurais aussi l'occasion d'y revenir en évoquant les thèses de Frankl et d'Eriksson appliqués à la cyclothymie.