mercredi 18 février 2009

Cyclothymie et disease mongering (“exagération de maladies”) : quel risque aujourd'hui ?


Rappel : Le journaliste australien Ray Moynihan appelle le “façonnage de maladies” (“disease-mongering” en anglais) cité par le blog Pharmacritique : http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2008/05/19/psychotropes-des-le-berceau-le-faconnage-de-maladies-disease.html#more) : « Des stratégies commerciales qui visent à élargir la définition d’une maladie traitable, pour augmenter la quantité de traitements vendus ou distribués »

Changer les critères de définition d’une maladie peut permettre d’augmenter le nombre de patients traitables. L’ostéoporose, auparavant définie grâce au critère des fractures osseuses, est désormais définie par des mesures de densité osseuse.

Faire évoluer le cours d’une maladie vers la chronicité est économiquement rentable pour les producteurs de médicaments : traitement des patients à vie, avec des revenus d’autant plus importants que ce traitement commence précocement. Les auteurs mentionnent ainsi la dépression, maladie auparavant considérée comme aiguë, qui est de plus en plus présentée comme une maladie chronique.

Selon le blog pharmacritique : "Pour de nombreuses conditions relatives à la “santé mentale”, les frontières entre “vie normale” et “maladie psychiatrique” sont floues. Et la question de l’influence de la stratégie de “façonnage de maladies” dans la définition des “troubles psychiatriques” se pose. Par exemple, en Amérique du Nord, la prévalence reconnue et le traitement médicamenteux de trois de ces conditions, intensément publicisées, ont considérablement augmenté chez l’enfant et l’adolescent des dernières années : le syndrome d’hyperactivité avec déficit de l’attention (“attention deficit hyperactivity disorder” (ADHD) en anglais), la dépression, les troubles bipolaires".

A lire en français :
http://www.prescrire.org/docus/ConferencePiluleMintzes.pdf

Est-ce que ce risque existe pour la cyclothymie ?

Je pense que oui sans aucune hésitation.

Pourquoi?

Car le concept de "cyclothymie" est trop large, pas assez précis actuellement dans sa définition ce qui permet de diagnostiquer facilement des personnes qui sont plus dans "prédisposition personnelle" (Kraepelin) que dans la bipolarité atténuée.

Dès l'instant où une personne ne sent pas bien et qu'elle consulte, il est assez facile de la convaincre de sa "maladie" même en l'absence d'indices réels de pathologie (hospitalisation, tentative de suicide, grave dysfonctionnement professionnel, etc...). De nombreuses personnes, qui vivent avec la cyclothymie depuis toujours, ressentent fréquemment un mal-être sans connaître de vrais épisodes mixtes, hypomaniaques ou dépressifs. Ils sont dans une situation complexe que le thérapeute devrait aborder avec beaucoup de prudence, de discernement et d'éthique. Et comme le recommandent les experts canadiens de l'université de la Colombie Britannique : " il faut examiner cas pas cas les patients car il y a un manque de preuves claires pour aider les médecins à traiter les patients bipolaires" ( "There is a paucity of sound evidence to help guide clinicians treating BP II patients)". : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/14996137.

Cette frontière floue entre normalité et "vraie" cyclothymie - toutefois différente de la BP II- est une aubaine pour les "diseasemongerer" (selon Webster : A person who promotes a specified activity, situation, or feeling, esp. one that is undesirable or discreditable : rumormonger | warmonger) qui de plus peuvent profiter de la chronicité de la cyclothymie pour faire prendre un traitement à vie et faire de vous un excellent client.

D'après mon analyse, les cyclothymiques qui auraient le plus besoin d'un traitement pharmacologique seraient les "purs" cyclothymiques (classification d'Akiskal) de niveau II ou "vrai" cyclothymique qui rentre dans le spectre bipolaire alors que les deux autres pourraient être considérés comme des " troubles de la personnalité" (Axe II) ou des "tempérament à risque". Comme je l'évoquais précédemment, pourquoi ne pas revenir à la classification internationale précédente qui associait cyclothymie et personnalité pathologique (CF p.185 : Pr Bourgeois, in "Manie et Dépression", 2007) car dans le prélude aux formes les plus légères de la folie maniaco-dépressive ou "eintleitung" de Kraepelin, il y un vaste espace. Ce dernier reconnaissait que la "constitution cyclothyme" méritait une attention particulière et un traitement spécial. Oui mais lesquels?

Je tiens cependant à m'opposer à voir du "disease mongering " partout et voir un complot financier organisé par les laboratoires (et s'il y a des responsables, comme le dit Barber, ce sont certains médecins, ceux qui prêtent le serment d'Hippocrate) car la notion de spectre d'Akiskal et Angst est juste et prouvée par le nombre de patients mal diagnostiqués et donc maltraités si j'ose dire. Mais le problème est le discernement et l'éthique dans les diagnostics et traitements proposés. Je suis frappé par le nombre de patients qui suivent des traitements assez lourds sans diagnostic précis (cyclothymie et quelle intensité?, BP II ou I ? Autres?) et des personnes que l'on qualifie génériquement de cyclothymiques mais qui appartiennent à des catégories différentes, lesquelles demandent un suivi psycho-éducatif et ou pharmacologique approprié et surtout au cas par cas. Dans tous les cas identifiés, la question primordiale est : un traitement pour combien de temps? Que soigne-t-on exactement ? Episode et "convalescence" pour 6 mois voire un an et après? Et bien sûr, comment l'environnement va influencer ma cyclothymie?

Il faudrait comme aux Etats-Unis que les psychiatres concernés déclarent les sommes reçues par les laboratoires chaque année et pour quel type de contribution. Il faut que l'Etat régule ou finance (s'il le peut!) les formations continues, les congrès psychiatriques, les ouvrages "scientifiques" ou d'information qui vont trop souvent dans le sens de l'utilisation des médicaments proposés par les laboratoires ("chronicité bénéfique" pour tout le partenariat psychiatre-laboratoire).

Des législations se mettent en place aux Etats-Unis, les patients deviennent de plus en plus "experts" et des médecins indépendants vont entendre leur voix, il y a donc toutes les raisons d'être plus optimistes car cette tendance arrivera tôt ou tard en France. Ceux qui parlent anglais, peuvent taper les mots clefs tels que "bipolar"" ADHD","depression", dans la recherche du New York Times et verront que beaucoup de citoyens et médecins américains commencent à émettre des doutes sur une certaine pratique de la psychiatrie et le marketing "créatif" des laboratoires dans ce domaine.