
David Healy écrit dans le New Scientist (voir mon post antérieur et la traduction dans Courrier International). :
"Les laboratoires, souvent avec le soutien enthousiaste des psychiatres, ont réussi à ancrer profondément dans les esprits
l'idée que ces troubles (de l'humeur) requièrent un traitement préventif pendant toute la vie, et pas seulement lors de la survenue des épisodes maniaques ou dépressifs. On peut ainsi lire sur le site Bipolar Help Center d'Eli Lilly qu'il est "capital de suivre un traitement de longue durée. Sans les médicaments, les symptômes réapparaîtront et la maladie s'aggravera." (...)
Il existe cependant beaucoup moins de preuves qu'on ne le pense pour appuyer ces affirmations. Et les rares qui sont disponibles ne portent que sur la forme la plus grave de la maladie. [Les troubles bipolaires sont classés en deux catégories : les types I et II, du plus grave au plus léger, et des formes limites appelées troubles cyclothymiques.] Les données manquent à peu près complètement sur le type II ou la cyclothymie étant donné que les essais cliniques ont surtout été effectués sur des personnes souffrant de troubles bipolaires de type I. Or ces derniers ne correspondent qu'à un dixième des cas".
Cet extrait de la traduction de l'article de David Healy m'a donné envie de faire une petite enquête et j'ai donc passé une partie de ma matinée à regarder les résultats des travaux scientifiques sur la BPII et la cyclothymie sur PubMed (Plus de 650 entrées pour la cyclothymie !).
Une étude canadienne de 2004 (Department of Psychiatry, University of British Columbia, Vancouver) a retenu mon attention : "Pharmacotherapy of bipolar II disorder: a critical review of current evidence" :
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/14996137
Dont la conclusion est : "There is a paucity (insuffisance) of sound evidence to help guide clinicians treating BP II patients. Decisions about pharmacotherapy should be made on a case-by-case basis; overall, broad recommendations that are based on available evidence cannot be adequately made. More quality research is needed to delineate effective treatment stratégies".
Puis je suis tombé sur cette étude américaine très sérieuse de 2007 ("Case Western Reserve University " où travaille un spécialiste de la BP II et de la cyclothymie, le Dr. Calabrese) concernant l'efficacité du Divalproate de Sodium (Depakote) sur des adolescents cyclothymiques et BP II sur une période de 5 ans :
Double-blind, placebo-controlled trial of divalproex monotherapy in the treatment of symptomatic youth at high risk for developing bipolar disorder.
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17503990?ordinalpos=5&itool=EntrezSystem2.PEntrez.Pubmed.Pubmed_ResultsPanel.Pubmed_DefaultReportPanel.Pubmed_RVDocSum
Dont la conclusion est "pas d'amélioration significative en ce qui concerne les résultats": "These results suggest that, although well tolerated, divalproex sodium does not produce clinically meaningful improvements in the treatment of symptomatic youths suffering from either bipolar NOS or cyclothymia who are at genetic risk for developing bipolar disorder".
A comparer avec ces essais de l'Université du Texas plus concluants mais sur une période de 8 semaines seulement :
An open-label trial of divalproex in children and adolescents with bipolar disorder.
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/12364844?ordinalpos=15&itool=EntrezSystem2.PEntrez.Pubmed.Pubmed_ResultsPanel.Pubmed_DefaultReportPanel.Pubmed_RVDocSum
dont la conclusion est que le Depakote est "safe" et efficace pour les jeunes : "This study provides preliminary support for the safety and effectiveness of divalproex in the treatment of bipolar disorder in youths".
D'après un psychiatre avec lequel j'ai été en contact au Canada, une étude va être prochainement publiée sur l'efficacité du Seroquel (quetiapine) pour des adultes BP II (mais pas cyclothymiques).
Healy semble avoir raison quand il dit qu'il y a un manque de "preuves" pour les résultats sur le long terme (je ne suis pas spécialiste mais seules les études sur plusieurs années peuvent donner une orientation pour le traitement prophylactique) et sur l'emprise des laboratoires sur la psychiatrie en général (http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2009/02/07/le-rapport-de-l-igas-nous-donne-une-idee-des-conflits-d-inte.html#more) qui ont tout intérêt à vous vendre le traitement prophylactique, "à vie". On comprend bien certes que les traitements pharmacologiques sont nécessaires et vitaux pendant l'épisode (maniaque ou hypo, état mixte grave ou dépression majeure). Mais après la stabilisation que faire ? Disons 1 an après ?
Je ne suis pas tout à fait d'accord avec David Healy sur la tendance actuelle du "Buypolar" car la cyclothymie et la BP II et la cyclothymie sont une réalité et la souffrance psychique des bipolaires atténués est réelle sauf que l'on se demanderait de plus en plus à quel Saint se vouer pour le traitement (et même pour le diagnostic) car entre la négation du Spectre Bipolaire encore très fréquente et les dérives du "Buypolar" (abus de médicaments et parfois de diagnostic comme pour la dépression). Où est la Via Media ?
Tant qu'il n'y aura pas de guidelines, de protocole précis pour les traitements, on restera dans le flou et dans la subjectivité du médecin ou du psychiatre.
Nous en revenons à la question principale : de quelle bipolarité parle-t-on et de quelle cyclothymie? Quels critères : Ressenti du patient ou critères externes : "tentatives ou pensées suicidaires", "hospitalisations","abus de substances", etc...?
Il semble évident que beaucoup de cyclothymiques ont besoin d'un traitement. Lequel? Psycho-éducation seule ou avec médicaments? Et surtout pour combien de temps?
Les spécialistes citent des enquêtes, études, essais ? Mais quelle est la validité de ces études et qui peut en attester?
En ce qui concerne les enfants et les adolescents, la prudence s'impose aussi surtout quand des experts en pédo-psychiatrie de Harvard oublient de déclarer leur salaires provenant des laboratoires (http://www.nytimes.com/2008/06/08/us/08conflict.html), quand un professeur de neurologie de l'université de Floride met en garde contre les effets des anticonvulsivants sur les enfants : http://www.psychiatrictimes.com/display/article/10168/52286 ou quand Judith Warner s'inquiète des médicaments psychiatriques que l'on donne aux enfants soi-disant "difficiles"...
http://warner.blogs.nytimes.com/2008/11/20/tough-choices-for-tough-children/
Devrions-nous suivre les conseils de l'étude canadienne de 2004 pré-citée ? : "broad recommendations that are based on available evidence cannot be adequately made. More quality research is needed to delineate effective treatment stratégies".
Où demander plus d'explications et de preuves de l'efficacité des traitements, lesquels ont, rappelons-le, des effets secondaires non négligeables. Il est vrai que le lithium et le depakote ont une AMM en France et sont utilisés depuis longtemps en psychiatrie mais a-t-on toutes les données ? Et le recul suffisant pour les BP II et cyclothymiques?
En Grande Bretagne, le National Institute for Health and Clinical Excellence qui conseille le National Health Service a édité un "guideline" sur la dépression légère. (http://guidance.nice.org.uk/CG90/NICEGuidance/pdf/English). Ce institut est indépendant (pas de financement par des laboratoires ) et il semble que l'option des médicaments n'est pas la première ...Comme c'est étrange.
(Bas de la P. 21) "Use of antidepressants" :
Antidepressants are not usually recommended
for people with mild depression. But they may
help you in certain circumstances – for example,
if your depression has lasted a long time, or if
you have had severe depression before and now
have milder symptoms.
La question est moins claire lorsque le guideline dit :
The severity of depression varies a great deal.
Some people have only a few symptoms, which
affect daily life in a limited way. This is called
mild depression. Other people may have more
symptoms that can make daily life very difficult –
this is called severe depression.
Que faire donc? Le seuil de tolérance à la souffrance de chacun varie et comme l'a souligné très judicieusement Charles Barber ce qui est primordial n'est pas le degré de pathologie de la maladie mais les ressources avec lesquelles la personne l'affronte. Une fois de plus, ce qui compte ce sont surtout les critères externes et objectifs : hospitalisation, pensées suicidaires, impossibilité d'avoir une vie sociale normale, etc...J'irai plus loin en affirmant que la personnalité plus que le tempérament est un facteur déterminant : une personne bien entourée, qui garde le moral, avec des valeurs et principes, qui pratique un sport et s'alimente bien aura toutes les chances de contrôler beaucoup de traits cyclothymiques. C'est un travail de longue haleine, parfois difficile et qui entraîne des sacrifices mais l'humain en ressort grandi et la confiance en soi ainsi que l'acception du "tempérament excessif " cyclothymique devient une réalité.
Dans mon cas personnel, certains psys m'ont dit que je pouvais me passer de médicaments, d'autres me l'on conseillé, d'autres m'ont dit que je pouvais faire ce que je voulais. Bref dans le doute je me suis abstenu et je compte m'abstenir tant que je n'ai pas d'épisodes significatifs ou tant que je n'en ressens pas réellement le besoin. Je ne suis pas hostile à la prise de médicaments sur le principe mais cette décision doit être réfléchie et intervenir dans certains cas ("case-by-case" comme le conclut l'équipe canadienne). En attendant, je me sers de ma petite créativité kafkaïenne de la réduction et cela marche jusqu'à maintenant (p.73 et 239 de la Cyclothymie, pour le pire et pour le meilleur). Je la trouve si raisonnable cette cyclothymie "calviniste" ou "horacienne" qui nous oblige à être simple, humble, soumis à Dieu ou à la Nature et à l'abri des tentations de l'ambition.
Le patient de demain, s'il veut être libre et critique, devra être "l'expert de soi-même" et faire son choix en accord avec le psychiatre, le psychologue ou le travailleur social, qui agiront comme "experts consultants".
Merci de me donner des informations scientifiques (études BPI versus BP II et cyclothymie) à ce sujet ou des suggestions complémentaires.
